Le 4e pouvoir en Côte d’Ivoire fait l’objet de controverses. Entre les journaux bleus et les verts, la communication semble prendre le pas sur l’information. Les dérives des journalistes mettent à rude épreuve la crédibilité de la presse. Au CNP, on point du doigt le manque de professionnalisme. Raphaël Lakpé à cœur ouvert.

Le Patriote : Président, le CNP apparaît aux yeux de beaucoup de journalistes de la presse écrite comme le gendarme qui ne rate aucune occasion de sanctionner avec fermeté. En quoi consiste la régulation pour un secteur fortement tributaire des pesanteurs politiques et économiques ?
Raphaël Lakpé: Effectivement le CNP est le gendarme de la presse écrite en Côte d’Ivoire. Il est un organe de régulation qui veille à la bonne application des règles de la profession. Comme le gendarme, il verbalise quand cela est nécessaire et en même temps protège la société contre toutes sortes d’attaques. Malheureusement comme les sanctions, surtout les suspensions, font beaucoup de bruits, les gens ne retiennent que cet aspect. Or, le CNP n’arrive aux sanctions que quand cela s’impose. Au CNP, nous faisons beaucoup de sensibilisation et procédons d’abord par des interpellations, par des échanges au téléphone avec les responsables des journaux. Il arrive souvent que nous les invitions à notre siège et cela se termine, parfois, par des conseils et des orientations professionnelles. Le fait que la presse subisse des pesanteurs politiques et économiques est un facteur qui nous interpelle mais cela ne nous empêche pas de faire notre travail.

LP : En début août dernier, vous remettiez au chef de l’Etat, le rapport 2014 de vos activités dans lequel l’on note une constance dans la violation des règles régissant le métier à la fois par les journalistes et les entreprises de presse. Quel est aujourd’hui le niveau, du point de vue professionnel, de la presse ivoirienne ?
RL : Le niveau actuel de la presse nationale ne nous satisfait pas. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bons journalistes en Côte d’Ivoire. Il y a de bons journalistes et de bonnes rédactions. Malheureusement, les mauvais grains tirent l’ensemble vers le bas. Beaucoup de journalistes refusent d’appliquer les régles du métier ou même les ignorent. Il y a donc des efforts à faire et nous invitons les journalistes à faire preuve de professionnalisme pour toutes choses et en toutes circonstances.

LP : Avec le nombre de sanctions de plus en plus élevé, si l’on se réfère à votre histogramme, avez-vous le sentiment que le contrôle du CNP contribue au renforcement des bonnes pratiques du journalisme ?
ROL : Heureusement qu’il y a le CNP, parce que si le CNP n’existait pas, je ne sais pas à quel niveau serait la presse aujourd’hui. Si l’on part d’un passé récent du lendemain de la crise postélectorale à aujourd’hui, nous faisons le constat qu’il y a une amélioration. Les choses n’évoluent pas aussi vite que nous l’aurions souhaité mais le changement de ton s’opère et certaines pratiques tendent à disparaître. Si ces efforts sont poursuivis, nous obtiendrons des résultats plus probants. Comptons donc sur la bonne volonté des uns et des autres.

LP : Si l’on vous demandait de faire une comparaison entre le journalisme tel qu’il était pratiqué à votre époque et celui d’aujourd’hui. Y a-t-il une différence fondamentale ?
ROL : Il y a une grande différence parce que nous, nous avons commencé le journalisme sous le parti unique. C’est vrai que le parti unique n’était pas un eldorado pour les journalistes surtout en ce qui concerne la liberté d’expression. Mais ce qu’il faut reconnaitre, c’est que comme c’était sous le parti unique et qu’il n’y avait pas beaucoup de journaux la concurrence était rude. La plupart des animateurs et des responsables des journaux étaient des diplômés d’école de journalisme. Et ceux qui arrivaient sur le tas, s’imposaient par leur talent et leur volonté de bien faire pour se mettre à niveau. Or à partir de 90, quand le pays est revenu au multipartisme, il n’y a plus eu de formation et ce sont les jeunes universitaires qui se sont mis à animer la plupart des rédactions. Ce qui fait que le niveau professionnel a baissé. Des journaux naissants avaient besoin de journalistes. La quantité l’a donc emporté sur la qualité. Il faut reprendre le système de formation et faire en sorte que ceux qui viennent animer la profession soient des diplômés d’écoles de journalisme. La différence est donc que ceux qui entraient dans le métier à l’époque de nos débuts avaient, en majorité, une formation professionnelle de base que la plupart aujourd’hui n’ont pas.

LP : Nous avons un paysage médiatique inféodé à des partis politiques, le CNP n’est-il pas gêné d’avoir affaire à des journaux étiquetés tantôt bleu, tantôt vert en fonction des lignes éditoriales ? Autrement dit, est-ce que le journaliste doit avoir un camp ?
ROL : Le journaliste est, avant tout, un homme. Il a des sentiments et des convictions. Il peut donc avoir un camp mais dès lors qu’il se met à faire son métier, il doit en respecter les règles. Nous disons toujours qu’un journaliste peut être un militant d’un parti politique, avoir même sa carte de militant et être un bon journaliste professionnel. Etre militant ne l’empêche pas d’être responsable. Ce qu’on demande au journaliste, ce n’est pas d’être objectif parce que ses choix peuvent être subjectifs, mais d’être honnête. Il peut soutenir un leader politique et travailler selon les règles du journalisme. Il ne doit, en aucun cas, être prisonnier de son militantisme pour accepter de tordre le cou à la profession pour le bénéfice de son parti ou de la cause qu’il dit défendre.

LP : Le CNP a marqué, notamment au cours de ces deux dernières années, de grands points, avec l’obtention de la constitution légale des entreprises de presse et l’entrée en vigueur de la convention collective qui améliore aujourd’hui les conditions de vie des journalistes. Quel est aujourd’hui l’état des lieux?
ROL : C’est l’une des missions du CNP de faire la régulation éditoriale de la presse mais également la régulation économique. C’est ce que nous faisons. Et comme vous l’avez dit, nous avons obtenu quelques résultats. Dans le temps, les entreprises ne respectaient pas, en ce qui concerne le traitement des journalistes, la convention collective. Aujourd’hui c’est chose presque faite. Nous ne comptons pas nous arrêter en si bon chemin. Nous souhaitons qu’il n’y ait sur la place que des entreprises qui respectent les normes et payent correctement leurs journalistes. Tout comme notre objectif est de donner à la Côte d’Ivoire une presse de qualité et des journalistes professionnels respectés. C’est la mission que l’Etat de Côte d’Ivoire nous a confiée et elle n’est pas au-dessus de nos possibilités et de notre détermination.

LP : Pendant que les entreprises de presse subissent la rigueur de la loi, il y a la presse en ligne qui échappe à toute régulation. Vous annonciez récemment la nécessité d’une réforme de la loi de 2004. Quel pourrait être le régime de cette presse quand on sait d’avance qu’elle n’a pas les mêmes sources de revenus que les autres ?
ROL : Il faut dire qu’au moment où la loi de 2004 était élaborée, les journaux en ligne n’avaient pas l’ampleur qu’ils ont aujourd’hui. La loi n’en avait donc pas tenu compte mais, avec la révision qui est en cours, cela sera fait. La réflexion est en cours. Nous avons eu plusieurs échanges avec ceux qui animent cette presse. Nous étudions ensemble toutes les voies nécessaires en vue d’une réglementation démocratique. Il nous faut canaliser toutes ces énergies et ces bouillonnements d’idées, de sorte que la création et l’existence d’un journal en ligne obéissent à des règles et puissent être régulées. Avant, les journaux papiers reproduisaient systématiquement les articles des sites en ligne sans vérifier au préalable les informations contenues. Depuis que nous avons commencé à sanctionner ces journaux pour complicité, cette pratique a tendance à disparaître.

LP : A côté de la presse en ligne, il y a aussi l’autre catégorie de journalistes dits indépendants dont l’exercice du métier n’est pas toujours bien perçu dans l’opinion en ce sens que bon nombre d’entre eux sont considérés comme des ‘’braconniers’’. Comment le CNP gère-t-il ce groupe ?
ROL : Le journaliste indépendant, le CNP ne le perçoit que lorsqu’il fait une production dans un journal. C’est un type de journalisme que nous gérons par le truchement des rédactions. Il y a eu de grands journalistes indépendants. En principe, ce sont des journalistes d’investigation qui font leur métier avec beaucoup de responsabilité et de professionnalisme. Le CNP souhaite que ce type de journalistes de haut niveau se développe. Ces journalistes ont plus de responsabilité parce que les informations qu’ils mettent à la disposition des rédactions peuvent exposer ces journaux si elles ne sont pas exactes. Ces journalistes ont autant de responsabilité que ceux qui sont rattachés à des rédactions. Ils ont les mêmes obligations professionnelles et la loi les traitent de la même façon. Si nécessaire, nous allons prévoir des ateliers de formation à leur intention.

LP : Président, la presse ivoirienne, ces dernières années, a été marquée par des scandales de corruption qui ont durement affecté sa crédibilité. Quel est votre regard sur ce phénomène ?
ROL : (Un moment de silence) Nous ne voudrions pas dire qu’à notre époque il n’y avait que des anges. Certainement qu’il y avait des brebis galeuses parmi nous mais, le phénomène dont vous parlez, n’avait pas atteint le niveau que nous constatons aujourd’hui. Le secteur de la presse est précaire. Malheureusement, plus le secteur est sinistré plus il y a des journaux qui apparaissent sur le marché. Dans ces conditions les journalistes sont mal rémunérés et sont confrontés à toutes sortes de tentations. Mais personnellement, nous disons que personne n’est obligé de devenir journaliste. Si ça ne va pas, il faut songer à aller faire valoir ses talents ailleurs. Autrement quand on embrasse un métier, il faut le respecter. Nous déplorons donc tous les scandales enregistrés ces dernières années et en condamnons les auteurs parce qu’ils causent un préjudice énorme à l’ensemble de la corporation.

LP : Comment combattre ce mal dans le secteur. Raphaël Lakpé a-t-il une thérapie à proposer ?
ROL : La loi nous permet de radier des journalistes qui se rendent coupables de lourdes fautes. La radiation est une sanction que le CNP n’a pas encore prise mais, si un jour nous constatons qu’il y a des journalistes dont les pratiques causent préjudice de façon continuelle, à la profession, le CNP pourrait prendre une telle mesure. Ma thérapie si vous voulez, c’est de ne pas permettre l’impunité, de ne pas faire preuve de complaisance et d’être juste. Il faut sanctionner quand il faut et poursuivre par ailleurs la sensibilisation. Lire la suite lebel.centerblog.net