Epidémiologiste de renom, se pencher sur le parcours du professeur Borges, c’est un peu traverser l’histoire, toujours en écriture, d’une Afrique qui se cherche des modèles. On vous en livre un, et de choix.
« Allez vite, docteur ; je suis très pris par ici ! », « Où est-ce que tu as volé ton diplôme toi, pour ne pas savoir que Néphrologie ne s’écrit pas avec un “F“ ? » ; « Si vous ne trouvez rien à l’œil, pensez au nerf optique. Si ce n’est pas logique pour vous, allez vendre des cacahuètes ! »… Dans le hall de la clinique, patients, infirmiers ou médecins, personne n’échappe au couperet incisif de ses invectives. Pourtant, tous semblent heureux de le voir ainsi. Au moment de m’enfermer avec lui dans son bureau, cela est plutôt rassurant ! Mon petit discours de présentation et les trois chétives «questions-bateaux» que je lui pose, il les ramasse en deux phrases et me pose lui-même la structuration de notre entretien, un clone de ce que j’avais prévu, alors je ne dis rien. A 80 ans, une telle forme physique, une telle vivacité d’esprit… Je n’aurai pas besoin de magnétophone.
Un enfant capverdien
Quand on est le dernier-né d’une fratrie de 13 enfants, dans une famille d’un rigoureux catholicisme, la discipline et le travail sont littéralement inscrits dans les gènes. « Le dimanche, en plus des miennes, j’avais 24 autres paires de souliers à cirer. Et je ne te parle même pas du menu ménage et des corvées de nutrition des animaux ». Là où d’autres auraient crié à la maltraitance, Pedro Borges parle d’une « chance inouïe qui m’a habitué à la discipline, au travail organique et à la recherche systématique de solutions pour apaiser mes tâches. » Le Cap-Vert où naît le professeur Borges en 1934, est une succession d’îles où les conditions de vie sont très difficiles, la nature hostile. L’île où l’enfant précoce fait son lycée, est ravagée par la famine et il n’est pas rare d’enjamber des corps en dessiccation sur le chemin de l’école. Sans faire dans la sous-psychologie de magazine, on peut penser que ces morts en masse ont influencé son désir de devenir médecin, et même épidémiologiste. C’est par le travail acharné que l’enfant Borges se sort de son caillou sec et stérile, perdu au milieu de l’Atlantique. A 16 ans, à cause de ses extraordinaires notes en classe, il est exempté d’examen d’entrée et directement admis à l’université classique de Lisbonne au Portugal.
Un étudiant portugais
Du fait de son « gène du travail et de la discipline », l’homme n’est point dépaysé de se retrouver dans une université très stricte (avec un numerus clausus) et dans un pays gouverné d’une main de fer par la dictature de droite du Général Salazar. Par contre ce qui le surprend, c’est de constater que dans le Portugal profond, encore largement paysan, le peuple vit dans des conditions parfois pires que celles de la petite colonie du Cap-Vert d’où il débarque. La désillusion de l’Europe n’est pas une maladie récente ! Le jeune étudiant, au gré de ses rencontres, va s’engager pour la lutte émancipatrice des peuples africains sous le joug colonial portugais. A l’internat protestant où il réside, il se lie d’amitié avec le docteur Agostinho Neto*, venu de Cuba pour achever sa formation clinique. A la résidence universitaire des étudiants d’Outre-mer qu’il fréquente, il devient intime avec un certainAmílcar Cabral*, déjà persécuté par la police politique. Sur Jonas Savimbi*, un autre de ses amis de faculté, la pression policière liée à son activisme est tellement forte qu’il n’a jamais pu terminer ses études de médecine. Bien qu’amis de ces trois grands leaders de l’Afrique lusophone, Pedro Borges n’est l’affidé d’aucune chapelle politique. Trop “franc-parleur“, trop franc-tireur, trop libre-penseur, pour s’enfermer dans les idéologies en « isme » qui pullulent à l’époque. Il est convaincu que les Etats, quels que soient leurs doctrines, pompent bien trop de ressources aux peuples. Sa conviction, il la sort des Borges 1quartiers populaires d’ouvriers où il exerce et prépare sa thèse. L’hôpital est élitiste, inaccessible et trop cher pour l’ouvrier ? Alors, lui Borges ira chez l’ouvrier pour le soigner et comprendre les conditions dans lesquelles il vit et attrape ses maladies. « Il faut respecter les axes d’agrégations naturelles des hommes. On ne peut pas les comprendre sinon ».
Un travailleur angolais
L’Angola fraîchement indépendante a besoin de médecins. Agostinho Neto fait appel à son condisciple pour enseigner à la faculté de médecine ; c’est ainsi que Pedro Borges pose ses valises à Luanda. Mais très vite, des divergences de points de vue naissent entre lui et le nouveau président. Le docteur Neto veut former des médecins en 4 ans. Quand il en parle avec Borges le professeur, c’est ironiquement qu’il lui répond : « Oui, c’est possible, à condition que tous les étudiants soient des génies ». Evidemment les génies ne courent ni les rues de Luanda, ni les rues d’aucune autre ville au monde, d’ailleurs. La réponse plaît moyennement. Borges démissionne et va travailler dans l’unique hôpital de Luandaexclusivement dédié aux travailleurs et aux ouvriers : la Casa de Saude (la Maison de la Santé). Il prend, comme à son habitude, parti pour le peuple contre ses gouvernants. Le pays est déjà en proie aux dissensions internes qui vont le déchirer quelques années plus tard. La Guerre Froide gèle le monde en deux blocs antagonistes. En Angola, il y adichotomie idéologique et tous les Angolais sont, en quelque sorte, sommés de choisir un camp : le MPLA* de Neto (bloc est) et l’UNITA* de Savimbi (bloc ouest). Sans se poser de questions, Borges suit ses convictions intimes forgées dans la dureté de son île natale et son immersion dans le milieu des ouvriers et des plus démunis. Le MPLA est un parti urbain d’appareil politique. L’UNITA, créé par de modestes fils de paysans, est profondément enraciné chez les ruraux et le petit peuple. Le professeur Borges « respecte les axes d’agrégations naturelles » de ceux pour lesquels il travaille depuis des années.« Intellectuellement, je suis obligé de reconnaître la supériorité de destin et d’objectifs de l’UNITA », lance-t-il sans cligner des yeux. « Mais je ne suis pas encarté dans ce parti. Au contraire, j’essaye, avec ce que j’ai comme influence intellectuelle, de ramener les menteurs des deux camps sur le métier à tisser de la discussion ». Je cite in extenso sa belle formule. Le pouvoir MPLA le prend en grippe et sous le prétexte d’une communication scientifique à Edimbourg en Ecosse, on lui octroie un visa de sortie simple et on le jette manu militari dans un avion pour… l’Algérie.
Un patriarche ivoirien

Il qualifie lui-même de « successions extraordinaires de hasards », l’enchaînement des évènements qui l’ont conduit en Côte d’Ivoire. Hasard, cette escale à Brazzaville de l’avion qui l’expulse de Luanda ; il y connaît un ambassadeur dont il a soigné la famille. Il ne se fait pas prier pour descendre. Hasard, ce coup de fil d’un condisciple sénégalais qui tombe sur lui et l’invite prestement à aller travailler à Dakar ; il ne se fait pas prier pour y monter. Hasard, cette conversation à bâtons rompus qu’il tient avec un collègue dans un restaurant de Dakar. Le voisin de table, ambassadeur de Côte d’Ivoire, tend l’oreille et est fasciné par le discours que tient le professeur sur ce que doit être un bon système de santé. Il est invité à Abidjan, àl’Hôtel Sebroko*, pour aider à organiser le système de la médecine du sport ; il ne se fait pas prier pour y descendre. Le « hasard » enfile les perles pour lui trouver un poste de chercheur à l’INSP (Institut National de la Santé Publique), puis de conseiller dans le tout nouveau ministère de l’environnement (on est au début des années 80). A ce stade de collusion de « hasards », on parle plutôt de destin. L’homme s’implante. Et comme à son habitude, il nous fait une remontée de ses convictions sociales. Vous connaissez maintenant le fameux « respect d’axes d’agrégations naturelles des hommes ». Quand l’INSP hésite sur des campagnes de vaccination, Pedro Borges prend sur son temps et ses propres deniers pour apporter les vaccins là où ils sont le plus nécessaire. C’est comme cela que le professeur d’épidémiologie écume le pays profond et s’y fait des attaches fortes. De tête, il cite : « Niafonta, Kragbé, Zoroko, Gogobro (village dans la région de Divo), Taï, Kodoya, Boyrou, Dabou, Bonoua, Abengourou, Tanda, Doha, Boungouanou… ». Et je vous épargne la liste de tous les villages entre Abidjan et la pointe d’Eloka ! Devenu Ivoirien d’adoption et par un décret présidentiel signé de Houphouët-Boigny, il se sent obligé de répondre à la question « Quel est ton village ? ». Il répond : « Niana », chez Dadié Benjamin, un de ses meilleurs amis. Voilà comment Pedro Eurico Borges, né sur la grande île du Cap-Vert, devient Bazo Zoé II, citoyen ivoirien, notable de Niana, sous-préfecture de Divo.
by Gauz