@Informateur.info- Le samedi 27 mai 2017, N’cho Kouamé Appolinaire, Glahou Alain, Tapléhi Marc, Bio Guillaume Délon et Ké Patrice, 5 agents de la société ivoirienne des pompes funèbres (SIPOFU) et Touré Ali, chauffeur particulier, propriétaire d’une Toyota de type Pic-nic louée pour la mission, ont été froidement abattus par des gendarmes de la brigade d’Arrah. Deux ans après l’homicide  qui a créé l’émoi, et qui a fait couler beaucoup de salive et d’encre, le  rescapé Joël Gué restitue les faits. Cet employé de la société des pompes funèbres  qui a subi un traumatisme au point d’être suivi par un psychologue, souhaite que réparation soit faite.

Le vendredi 26 mai 2017,  6 agents porteurs des pompes funèbres  transportés par le chauffeur du Pic-nic, et celui d’un corbillard Mercedes loué aussi par l’entreprise SIPOFU pour la circonstance, empruntent la voie pour effectuer une prestation, dans le cadre d’une cérémonie funéraire de la mère d’un préfet décédée. La cérémonie a lieu à Andé, une localité située à environ  20 km  d’Arrah.

  • Six innocents abattus à bout portant

Le samedi 27 mai 2017, après leur mission, les agents des pompes funèbres et les chauffeurs du Pic-nic  et du  corbillard amorcent le retour pour  Abidjan, ne se doutant de rien. Entre-temps, la gendarmerie d’Arrah est alertée de ce qu’un braquage vient de s’opérer dans la région. Un opérateur économique s’est fait dépouiller  d’une forte somme d’argent. Une cinquantaine de millions FCFA, selon des sources concordantes.

C’est dans cette atmosphère, qu’à l’entrée d’Arrah les passagers de la Toyota Pic-nic s’aperçoivent qu’ils sont pris en chasse par une Mercedes  bleue-nuit, dont l’un des occupants brandit un pistolet et leur fait signe de garer. Ils vont se plier naturellement  à cet ordre, pour s’enquérir des nouvelles de cet automobiliste curieux qui se fait de plus en plus menaçant. Ils finissent par s’immobiliser au centre-ville. «Il  devrait être 14h30mn, si ma mémoire ne me trompe pas», se remémore Joël Gué, le survivant. Deux hommes armés en civil se trouvent  à bord de la Mercedes. L’un d’eux  descend et leur  intime l’ordre de sortir du véhicule et de se coucher à même le sol. Le deuxième, le chauffeur, garde son arme pointée sur eux. Les agents des pompes funèbres et le chauffeur du Pic-nic, s’exécutent. Aucune explication ne leur sera donnée. L’un des agents à terre se redresse et pose la question suivante aux deux hommes armées: «Mais qu’est-ce qu’on a fait?» A peine a-t-il fini de parler qu’une balle lui transperce l’abdomen. La débandade créée par le premier coup de feu chez les badauds accourus, profite à Joël Gué, qui prend la fuite. Il bénéficiera de la solidarité d’une famille chez qui il trouve refuge. Un autre de ses camarades qui a aussi tenté de se sauver n’ira pas bien loin. Tombé aux mains de riverains moins compréhensifs, il sera ramené aux gendarmes qui l’ont aussitôt exécuté. Sur place, l’on dénombre six morts, tous abattus à bout portant. «C’est la famille qui m’a abrité qui m’a informé que tous mes camarades avaient été tués», rapporte Joël Gué. Mais pour autant, il n’était pas sorti de l’auberge. Puisqu’après leur forfait la gendarmerie s’est mise à sa recherche dans la ville. Une ville où la rumeur avait vite fait de présenter les personnes abattues comme des braqueurs recherchés. Selon Joël Gué, après qu’il a expliqué à la famille qui l’a accueilli qui, lui et ses camarades étaient, elle l’a conseillé de se cacher dans la broussaille. Mais avant «Je leur avais demandé d’appeler ma grande sœur qui a aussitôt informé mon oncle qui est un capitaine». C’est finalement la nuit que son oncle est venu le chercher pour revenir sur Abidjan.

  • La chance du 8ème homme

Rappelons que sur le chemin du retour, les cinq agents de Sipofu et le conducteur de la Toyota Pic-nic, Touré Ali, avaient pris une longueur d’avance sur le conducteur du corbillard qui était la huitième personne de la mission. Lorsque ce dernier arrive dans la ville, il constate les faits, et se retire rapidement pour appeler la direction de Sipofu. Selon Patrice E. Tossea, Conseiller juridique de la société, dès que les premières informations sont tombées, les responsables de la société se sont rendus à la brigade de gendarmerie de Toits rouges à Yopougon ; où après avoir expliqué ce qu’ils venaient d’apprendre, le commandant de brigade entre, séance tenante, en contact avec son collègue d’Arrah. Euphorique au bout du fil, ce dernier dira en substance ceci: «Je viens de mettre hors d’état de nuire des braqueurs». Et le commandant de la brigade de la gendarmerie des Toits-rouges de le reprendre en présence du Conseiller juridique de Sipofu: «Les personnes que vous venez d’abattre sont des agents d’une des pompes funèbres de Yopougon ». Ambiance !

La suite on le sait, le commissaire du gouvernement Ange Kessy ouvre aussitôt une enquête qui conclut le 27 juin 2017 à un homicide volontaire. Le commandant de la gendarmerie d’Arrah et cinq de ses collaborateurs sont mis aux arrêts et déférés. En attendant leur procès, la gendarmerie a pris en charge les soins psychologiques de Joël Gué et les frais funéraires des 6 personnes tuées à hauteur de 12 millions FCFA. Chaque famille a reçu la somme de deux millions FCFA par famille.

Yannick KOBO

Encadré

Comment la SIPOFU a dédommagé les ayant-droits

Alors que l’ouverture du procès des assassins de leurs maris est prévue le 12 juillet prochain, les femmes des 5 agents de SIPOFU ne sont pas contentes des sommes qu’elles ont reçues de la direction de cette entreprise au titre des dédommagements. Pour le Conseil juridique de la société, les ayant-droits des agents décédés ont été dédommagés conformément à ce que prévoit le droit. «Nous ne pouvons pas vous communiquer les montants, cela relève de la confidentialité», dira M. Patrice E. Tossea. Mais ce qu’il considère comme étant confidentiel ne l’est pas aux yeux des bénéficiaires qui déplorent les montants reçus. «Chaque famille a reçu la somme de 300.000 CFA», révèle Mme N’To Chimène, la  veuve de N’To Kouamé. C’est d’ailleurs la seule qui était légalement mariée. Les autres femmes n’étaient que des concubines. «C’est insuffisant pour des gens qui ont perdu la vie. Je dors aujourd’hui dans une maison inachevée et quand il pleut je ne peux pas vous dire ce que je vis», déplore-t-elle. Mme N’To Kouamé raconte qu’elle a sollicité l’entreprise à maintes reprises sans succès. «Nous n’avions pas d’argent mais quand mon mari était là nous vivions mieux aujourd’hui», lance d’elle en écrasant une larme. Sa situation n’est pas différente des autres femmes qui ont décidé de se murer dans le silence.

Quant au rescapé, Joël Gué, il travaille toujours dans l’entreprise. Durant les  six premiers mois qui ont suivi le drame, la société l’avait mis au repos et avait continué de lui assurer sa paie de 75.000 FCFA mensuel. Lui aussi ne cache pas sa déception. Il attendait mieux que ça dans la mesure où il avait à faire face à des soins, même s’il était pris en charge par la gendarmerie.

Deux ans après l’assassinat des 6 personnes par la gendarmerie à Arrah, les ayant-droits attendent justice et réparations.

Yannick KOBO

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