L'empoisonnement à l’arsenic laisse rarement des chances de survie à la victime

@Informateur.info- Depuis quelques années en Côte d’Ivoire des voix accusatrices s’élèvent chaque fois que la maladie ou la mort d’illustres personnalités parait suspecte  pour lui trouver des causes  criminelles, notamment, un empoisonnement. Ces accusations n’ont jamais été aussi abondantes et aussi débattues dans la cité et sur les réseaux sociaux que sous le règne du Rhdp. Intox ou vérité? Le sujet est d’importance et mérite tout simplement que l’on s’y attarde.

La première accusation publique d’empoisonnement date de novembre 2018. Et le premier officiel ivoirien qui a osé la porter, s’appelle Ouassena Koné. Un dur parmi les durs que l’Etat de Côte d’Ivoire ait eu par le passé comme ministre de la sécurité sous le président Henri Konan Bédié. En effet de retour d’un séjour médical en France après y avoir été évacué d’urgence en septembre 2018, Ouasséna Koné donnait l’alerte. «J’ai été empoisonné, les gens ne veulent pas qu’on le dise mais j’ai été empoisonné», accusait-il, sans en apporter de preuves palpables.

  • Ces morts qui ont soulevé des suspicions

Mais il n’en fallait pas plus pour provoquer une psychose générale au sein de la classe politique, notamment chez l’opposition. D’autant plus que fin 2017 des informations persistantes (non corroborées jusqu’ici) faisaient état de ce que certains caciques du régime d’Abidjan auraient acquis des produits d’une nocivité avérée pour l’organisme humain dont ils pourraient être amenés à s’en servir contre des adversaires.

Il s’en est suivi, en 2018, d’autres malades qui n’ont pas survécu aux malaises qui les ont frappés et qu’une certaine opinion publique a encore vite fait de juger suspects. Au nombre de ces morts, on cite le Général Edouard Kassaraté, ex-Ambassadeur de la Côte d’Ivoire au Sénégal (13 juillet 2018), Marcel Gossio, ex-DG du port (21 octobre 2018) et Abouo Raymond Yapi, ex-ministre et vice-président du FPI (3 novembre 2013). Mais pourquoi le pouvoir s’en prendrait-il à ces personnalités qui, visiblement, ne représentaient pas une réelle menace politique?

Toujours est-il qu’entre les morts subites (Kassaraté, Gossio, Abouo)- morts officiellement d’accident vasculaire cérébral- et ceux qui ont traîné la maladie sur une certaine période comme Abou Drahamane Sangaré (3 novembre 2018), Mgr Antoine Koné, ancien évêque d’Odienné très proche de Ouassenan Koné (avril 2019) et plus récemment le Colonel-Major Issiaka Ouattara dit Wattao (5 janvier 2020), l’idée selon laquelle ils ont été empoissonnés ne connait aucune variation. Toute chose que conforte l’absence d’autopsie sur les corps incriminés.

  • Une arme politique redoutable

C’est que malgré les rumeurs et la véhémence des débats que cela suscite sur les réseaux sociaux les autorités ivoiriennes font la sourde oreille. Elles peuvent s’émouvoir du manquement d’une clinique (Grand Centre) qui a laissé mourir un enfant le 7 janvier dernier et décider de sa fermeture pour apaiser la colère du public mais là où elles sont accusées à tort ou à raison d’empoissonnement c’est la loi de l’omerta.

Dans son livre intitulé : «Pouvoir et poison. Histoire d’un crime politique de l’Antiquité à nos jours», Franck Collard, professeur d’histoire de Paris x Nanterre s’inspire de la mort de Slobodan Milosevic, de Yasser Arafat, du russe Alexandre Litvinenko ou encore de la tentative d’empoisonnement de Viktor Iouchtenko – pour mettre en exergue non seulement le recours au poison  en politique mais aussi une pluralité d’usages de poisons. «Cette arme ne sert pas uniquement à tuer ou éliminer, elle peut aussi, sous forme de menace silencieuse qui pèse sur les destins des hommes, décourager et éloigner tout adversaire», y lit-on.

Seulement en Côte d’Ivoire, les accusations d’empoissonnement ne datent pas d’aujourd’hui. En effet, décédé le 4 août 2009, la maladie et la mort du Pr Guédé Guina, ex maire de Daloa, avaient aussi été entourées de soupçons d’empoisonnement. Mêmes soupçons autour de la maladie de feu Koudougnon Ballet Joseph décédé en janvier 2019. Ce dernier, faut-il le rappeler, était tombé malade en 2012 peu après avoir perdu les élections législatives à Gagnoa sous-préfecture. Mais hier comme aujourd’hui, d’un régime à un autre, personne n’ose officiellement et publiquement aborder la question. Et le mystère demeure entier.

  • Des puissants poisons de plus en plus évoqués

En effet, il y a une pluralité de poisons. En Côte d’Ivoire, l’on soupçonne l’utilisation de l’arsenic appelé l’anhydride arsénieux et le cyanure. Selon Dr B. Kouakou, doctorant de 3è cycle en chirurgie dentaire et titulaire d’un DEA en biologie humaine tropicale option pharmaco dynami-biochimie, le cyanure est très facile à trouver actuellement en Côte d’Ivoire. «Il se trouve dans les produits de lavage d’or chez les orpailleurs clandestins», précise-t-il.  D’ailleurs, rapporte ce scientifique, «en 2005 il y a eu une série de décès inexpliqués dans un site d’orpaillage à Kanakono dans le département de Tengrela. Après analyse de l’eau on s’est rendu compte qu’il y avait des doses de cyanure qui avaient pénétré la nappe phréatique d’où les empoisonnements de masse». Des hommes politiques en useraient-ils pour éliminer des adversaires? Difficile d’y répondre.

Selon toujours Dr Kouakou, l’absorption du cyanure ou de l’anhydride arsénieux produit dans le corps des cascades d’événements de l’ordre des cytolyses en fonction de l’organe qu’il atteint rapidement. «Si c’est le foie alors ils détruisent l’hépatocytes et empêchent la production du suc biliaire», explique-il. Et de poursuivre : «Si c’est le pancréas qu’ils atteignent alors ils détruisent les lysosomes qui sont les cellules qui détruisent le glucide ou sucre avec l’insuline naturel produit par le pancréas. Malheureusement les poisons vont empêcher la production de l’insuline pancréatique. Conséquence, le sucre va s’accumuler  de manière exponentielle dans le sang du sujet d’où un diabète exagéré».

  • Quelques antidotes connus

Mais quel que soit l’organe atteint, il y a deux signes majeurs chez un sujet empoisonné. «Soit, il a de forte sueur, une accélération gastrique et une lenteur cardiaque dans ce cas on utilise l’atropine comme antidote. Soit il a une accélération gastrique et une hypotrophie musculaire. Dans ce cas on utilise comme antidote l’acétylcholine puis une atropine dans les 5 à 10 mn après le premier», explique Dr Kouakou.

Le Colonel-major Issiaka Ouattara dit Wattao est officiellement décédé d’un diabète exagéré, puisqu’on parle d’un diabète de type 7. Pour la rumeur, il n’y a pas de doute, il a été victime d’un empoisonnement. Et en l’absence d’une autopsie, cette thèse fait et fera encore longtemps son bonhomme de chemin dans une certaine opinion. Seulement à la décharge de ceux que l’on accuse (et dont on ignore le visage et l’identité précise), il y aurait des cas de diabète exagéré et naturel mais qui ne peuvent jamais, cependant, atteindre une hyperglycémie de l’ordre de 7 grammes. Toute chose qui n’est pas faite pour donner entièrement raison à un camp et totalement tort à l’autre.

En tout état de cause seule une vérité à la fois médicale et scientifique peut venir à bout des soupçons qui n’ont jamais, il faut le préciser, été aussi forts que sous le régime du RHDP. Or de simples tests médicaux-légaux peuvent éviter les spéculations et les accusations qui ne cessent d’enfler.

Alexandre Lebel Ilboudo