Informateur.info- L’affaire Guillaume SORO est loin d’être une affaire banale. C’est ce que tente de nous faire comprendre le Professeur Ousseni ILLY. D’une main de Maître, et en bon spécialiste du droit international, il trace des mots fort savants, dans les colonnes de Lefaso.net, comme pour instruire les juges militaires burkinabè, lesquels, à son goût, semblent avoir fait preuve d’imprudence, voire d’incompétence dans leur mandat d’arrêt contre Monsieur SORO.

Je voudrais faire preuve de retenue ; je ne voudrais heurter personne, et encore moins courir le risque d’être accusé de blasphème, en évoquant, ne serait-ce qu’à titre de comparaison, le cas de Jésus, jadis, à Jérusalem : Pilate, sans que l’on n’ait eu besoin de le lui suggérer, a eu la lucidité de comprendre que le vrai Maître du Monde était bel et bien César.

Ainsi, en bon pédagogue, vous nous donnez, Professeur ILLY, cet autre enseignement : « Comparaison n’est [certes] pas raison  ». Toutefois, vous l’admettez vous-même, tout le monde n’a pas d’esprit ; la raison se donne à tous les hommes en partage, mais de façon inégale. C’est pourquoi vous avez pensé aux simples d’esprit (j’en suis !), en utilisant tout de même quelques exemples pour les éclairer.

Qui donc peut contester qu’Angela MERKEL, la Chancelière allemande, tout en appréciant les Würstchen et les Kartoffeln, et peut-être même la Dünnbier bavaroise, n’en est pas moins réaliste : ce ne sont là que des spécialités régionales ; l’Empire de Coca-Cola, lui, s’étend sur toute la planète, puisque ce breuvage convient à tous les palais. C’est dire que ventre creux n’a point de … principe (honneur).

L’erreur des juges militaires burkinabè ?

Les juges militaires burkinabè ont commis l’erreur monumentale que l’on aurait du mal à pardonner, même aux étudiants qui suivent régulièrement les cours en 1ère année de droit.
C’est une simple question de bon sens : le terme de jurisprudence est assez éloquent, puisqu’il renvoie ipso facto à la notion de prudence.

Dès lors, le sol ingrat du Burkina ainsi que les greniers vides de ses paysans auraient dû instruire les juges qui ont rédigé le mandat d’arrêt contre Monsieur Guillaume SORO. Et sauf à faire preuve d’imprudence, voire de cynisme, ces juges ne pouvaient pas ignorer que la Côte d’Ivoire, à elle seule, pèse pour plus de 43% de la masse monétaire de toute l’Afrique de l’Ouest ! Qui plus est, elle accueille sur son sol plus de 3 millions de Burkinabè en quête d’un Eldorado.

Je veux bien vous donner raison, Professeur ; je ne voudrais pas ajouter à la cacophonie ambiante. Je ne voudrais pas faire preuve de légèreté ; il y va de l’honneur d’un homme, à savoir celui de Monsieur Guillaume SORO, le président de l’Assemblée nationale de la Côte d’Ivoire ; il y va du sérieux que l’on doit accorder à la justice. Et, fallait-il le rappeler, les faits qui sont reprochés à Monsieur SORO relèvent d’une extrême gravité pour que des profanes, comme moi, aient droit au chapitre. Mais, peut-on en vouloir au simple citoyen burkinabè que je suis de livrer publiquement son opinion sur une affaire qui, du reste, défraie la chronique ces derniers jours ?

Faute d’esprit, je puis au moins parler avec mon cœur, mais sans passion. D’où cette question que je me pose : faut-il, au nom de la paix et de la sécurité, faire de la prudence et du silence la seule règle d’or ?

Le déni de justice

A vous lire, Professeur, on a presque envie d’inscrire la justice dans la sphère de la transcendance, c’est-à-dire hors de la portée des hommes. Une évidence s’impose : à l’exception du Tribunal divin, qui se veut infaillible, la justice humaine, elle, porte le sceau de l’incertitude et de l’imperfection. Poursuivons ce raisonnement jusqu’au bout. Cela revient à dire que la justice humaine, à défaut d’être un simulacre, se donnerait à géométrie variable.

Il y aurait donc une justice pour riches et une justice pour pauvres, une justice pour les puissants et une autre pour les faibles. La conséquence ultime qui en résulte, c’est qu’il y a des gens qui sont au-dessus des lois, des gens qui pourraient tuer, commettre des viols, voler tout ce qu’ils veulent, en toute impunité. L’inspiration profonde de Rousseau nous donnait l’exacte mesure de cette situation de fait : « A considérer humainement les choses, faute de sanction naturelle, les lois de la justice sont vaines parmi les hommes ; elles ne font que le bien du méchant et le mal du juste » (cf. Du contrat social, livre II, chapitre VI).

Il semble par conséquent qu’il faille reconsidérer les choses à nouveaux frais, en reconnaissant qu’il y a des moments où il faut savoir faire preuve de courage, des moments où il faut s’abstenir de tout calcul, des moments où il faut savoir s’indigner, voire se révolter, sinon le RSP serait encore confortablement installé dans son Bunker, à Kosyam !

Monsieur ILLY, vous dites qu’il en va autrement des rapports qui relient les nations !? Fort de votre maîtrise de la géopolitique et du droit international, vous nous éclairez avec moult exemples.

J’aimerais pouvoir suivre votre argumentation jusqu’au bout. Cependant, j’ai tout lieu de penser qu’à vouloir draper la justice de la robe immaculée de la science, on court le risque d’un déni de justice. En effet, la prudence, tout comme le pur formalisme de la loi, a bien ses limites. En la matière, Blaise Pascal se voulait beaucoup plus incisif, dans ses Pensées : « Summum jus, summa injuria » (Excès de justice, excès d’injustice).

Les leçons à tirer du putsch manqué du 16 septembre 2015

Professeur ILLY, je voudrais aborder maintenant le point central de votre argumentation. Votre thèse est la suivante : s’en prendre à une haute personnalité d’un Etat, c’est porter atteinte à l’Etat dont relève cette personnalité. Or, il se trouve que, le 16 septembre 2015, l’Etat burkinabè a été insulté à son sommet : le président en exercice, Michel KAFANDO, et son premier ministre, Yacouba Isaac ZIDA, sans oublier leurs autres compagnons d’infortune, deux ministres, ont été arrêtés, séquestrés, humiliés. En d’autres termes, toutes les institutions de cet Etat souverain ont été foulées aux pieds.

Que je sache, les juges militaires burkinabè, si téméraires soient-ils, n’ont pas demandé des excuses officielles aux autorités ivoiriennes, qui, en dépit de l’amitié sempiternelle et des multiples accords de coopération qui relient ces deux Etats frères et voisins, n’ont jamais condamné le coup de force du 16 septembre 2015.
Simple retenue ou silence coupable !? Bien malin, qui pourra répondre à cette question !

Que peut-on alors reprocher aux juges militaires burkinabè ? Ils ne font là que leur travail, et l’on ne peut qu’en être satisfait, après tant d’années, où, dans notre pays, l’institution judiciaire a été à la solde du pouvoir politique. S’il se trouve alors que des citoyens ivoiriens, quel que soit leur rang, ont peu ou prou été complices de ce coup de force, ils doivent répondre de leurs actes.

Nous n’étions pas dans le cas d’une simple conspiration ourdie dans l’ombre et qui n’a pas vu le jour ; nous étions en état de guerre ; notre pays a subi de lourdes pertes en vies humaines. Et j’aurai la décence de taire, ici, les conséquences économiques que ces actes, qui n’ont rien à envier à la barbarie des terroristes, ont occasionnées.

Monsieur ILLY,

Certes, je reconnais, en toute sincérité, la rigueur et le talent que vous avez déployés dans votre écrit. Aussi, pour le qualifier, je suis tenté de recourir à ce dicton populaire français, qui stipule : « Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait ivresse ! ».
Seulement, je ferais preuve de légèreté et de mauvaise foi si je devais me contenter de si peu.Il est des moments où nous devons faire preuve de sérieux. Par conséquent, nous devons appeler les choses par leur vrai nom : les coupables de cette tragédie ainsi que leurs complices doivent être traduits devant la justice.

Je ne voudrais donc pas que nous fassions preuve de faiblesse, et encore moins d’amnésie, en couvrant ces faits gravissimes d’un voile pudique, en vue de je ne sais quels intérêts à préserver.L’amitié et la fraternité entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso méritent bien mieux qu’un contrat de dupes, fût-il cousu de lin blanc. Il n’en résulterait rien de bon ; le pire serait à craindre. Toujours est-il que le respect que j’ai pour vous, Professeur, m’interdit de penser que vous êtes de ceux qui, en matière d’amitié, s’inspireraient de l’alliance de la corde et du pendu !

Quittons donc la logique quantitative pour la logique qualitative.

Je ne crois pas offenser le Burkina Faso, qui est ma patrie, en évoquant sa pauvreté. Je ne ferai pas non plus preuve de naïveté en rêvant qu’il puisse vivre en autarcie, sans tisser des liens avec ses voisins, et la Côte d’Ivoire en particulier. Par conséquent, je n’aurai pas besoin d’évoquer ici cette formule que l’on prête à Antigonos II, roi de Macédoine : « Gardez-moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge ». Qu’il me soit simplement permis de recourir au bon vieux proverbe de mes ancêtres, les Moose : « Yênd sâa n yaa yembr wê bè yaa somb n yaa peelga » (Quitte à n’avoir qu’une seule dent, autant faire en sorte qu’elle soit bien traitée et qu’elle soit blanche).

Monsieur Guillaume SORO, qui a plusieurs fois séjourné dans notre pays, et qui sait mieux que quiconque la rigueur de ses hommes, n’a rien donc à craindre. Comme tout autre prévenu, il est présumé innocent jusqu’à ce que preuve soit établie de sa culpabilité. A charge pour lui de prouver son innocence en honorant la justice burkinabè de son auguste présence. Du reste, ce serait pour lui une manière très noble de traduire toute sa reconnaissance envers ce peuple frère du Burkina Faso, qui a su lui ouvrir ses portes, au moment où (dans la plus profonde des solitudes, comme il en arrive rarement dans une vie d’homme) il buvait, jusqu’à la lie, la coupe amère de l’exil ; oui, je dis bien reconnaissance envers ce peuple vaillant du Burkina Faso, épris de justice et de liberté, et qui, de son propre sang et à mains nues, a su inscrire pour toujours le V de la victoire dans la mémoire collective des peuples.

« Là où croît le danger, là aussi croît ce qui sauve » 

Ce vers du poète Hölderlin, tiré de Patmos, résume toute ma pensée concernant le mandat d’arrêt contre Monsieur Guillaume SORO. En effet, le vrai danger, ce n’est pas tant la confrontation entre les Etats – sinon il n’y aurait jamais eu aucune guerre, nulle part, dans l’Histoire de l’humanité – que la « banalisation du Mal », si je pouvais m’inspirer de l’expression de Hanna Arendt. Dès lors, il faut avoir le courage de situer haut le principe si l’on veut triompher du danger. En d’autres termes, il faut imaginer le pire si l’on veut réaliser le meilleur. Cela n’est pas qu’une simple vue de l’esprit ; cela n’est pas une sorte de ratiocination de quelques esprits qui, perchés confortablement sur les ailes chaudes de la chouette de Minerve, préféreraient naviguer dans l’espace éthéré des idées, plutôt que de s’abreuver à la source vive de la réalité.

C’est dire que le droit, fût-il international, n’est rien sans les fondements du droit, sans les principes du droit. Cette formule de Pascal me vient alors à l’esprit : « La vraie morale se moque de la morale » (cf. Les pensées).

Autant dire que la science éclaire. Votre écrit, Professeur ILLY, en est l’illustration. Et je dis cela respectueusement, sans ironie aucune. Toutefois, la science n’est pas une fin en soi ; elle est au service de l’humain. Il semble en la matière que la mise en garde de Rabelais résiste au temps : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

La sagesse et la morale doivent être situées au-dessus de la science. Par conséquent, votre plume, Professeur, si vous ne la domptez pas, pourrait – et je ne vous fais là aucun procès d’intention – servir une cause qui, j’en suis intimement convaincu, n’est pas la vôtre. Et vous feriez là l’erreur fatale du philosophe Sénèque, qui, après avoir été le précepteur du jeune Néron, s’est cru obligé de le tirer d’embarras, à deux reprises, face au Sénat romain, alors même qu’il avait du sang sur les mains !

Faut-il le souffler à demi-mot à l’oreille de nos jeunes enfants, qui n’ont pas encore eu le temps de visiter les pages sombres de l’Histoire de l’humanité, que je dirais simplement : Néron, de ses propres mains, a tué sa mère, Agrippine, aux Ides de mars, puis son épouse, Octavie.

Hélas ! Cet incendie ne s’est pas limité à la simple sphère d’une famille livrée à son destin impitoyable. La ville de Rome, dite « Cité Eternelle », a dû, elle aussi, connaître le même sort ; elle fut réduite en cendres, et, paraît-il, sous les ordres de Néron.

Ainsi, la sagesse philosophique prodiguée par l’illustre Sénèque ne semble pas avoir eu beaucoup d’effet sur le jeune Néron. Mais, bien pire encore, une fois adulte et empereur, ce dernier s’était montré plutôt sensible à la parole poétique d’Ovide, empreinte de pessimisme : « Video meliora proboque, sed deteriora sequor » (Je vois le meilleur, je l’approuve ¬[en conscience], mais j’agis pour le pire).
Du reste, Professeur, à vous lire, le procès de Nuremberg n’aurait jamais dû avoir lieu, pas plus que celui de Eichmann, à Jérusalem.

Sursum corda ! (Elevons nos esprits !).

Le mal est fait : le Burkina Faso a été ensanglanté. Je ne suis pas de ceux qui font de la vengeance leur unique source d’inspiration. Je plaide plutôt pour le pardon. Toutefois, accorder le pardon, ce n’est pas faire table rase du passé, et encore moins oublier les victimes. Nous avons un devoir de mémoire. Et La JUSTICE, elle, est l’un de nos meilleurs remparts contre la barbarie.

Ecrou (ecroupromo71@yahoo.fr)