Traoré Daouda est un  grand sachant de la communauté  Burkinabè en Côte d’Ivoire. A près de 90 ans, dont  soixante ans de présence en Côte d’Ivoire, il jette un regard sur l’organisation de sa communauté et interpelle les autorités de son pays sur le vote…

  • infomateur.info : En tant qu’un des doyens de la communauté Burkinabè en Côte d’Ivoire, quel regard portez-vous sur l’organisation de la diaspora Burkinabè en Côte d’Ivoire ?

Traoré Daouda : La Communauté Burkinabè en Côte d’Ivoire a beaucoup de problème. Vous n’ignorez pas que les ¾ sont des analphabètes et des ignorants. Ce qui rend difficile leur compréhension de certaines choses utiles à leur propre épanouissement. Beaucoup n’envoient pas leurs enfants à l’école et pourtant ils doivent être encouragés à le faire. L’école est la porte de l’instruction et donc du savoir. Or il se trouve que la connaissance de ses droits découle du savoir. Du coup, il se pose une grande difficulté à gérer la communauté en ce sens que si vous leur parler  en intellectuel,  il y a de fortes chances que le message ne passe pas. A l’analyse de l’évolution des choses, je me rends compte,  et je peux l’affirmer, que la communauté Burkinabè manque de sensibilisation. Pourquoi sommes-nous en Côte d’Ivoire? Que sommes-nous venus faire? Et comment on s’organise? Ce sont-là des questions que l’on doit se poser et y apporter des réponses. Dans la recherche de réponses,  vous verrez que beaucoup sont venus avec l’objectif d’un retour et d’autres non. Comment on organise tout cela ? La communauté ne semble pas encore en avoir suffisamment conscience. Vous trouverez des Burkinabè qui ont investi dans de grandes plantations et qui sont très vieux aujourd’hui alors qu’ils n’ont pas préparé leurs enfants à assurer le relais. Ont-ils investi au pays chez eux? Ont-ils songé à prendre la nationalité afin de laisser un héritage qui ne souffre d’aucune contestation à leurs enfants demain ? C’est pourquoi,  je dis que la sensibilisation de cette grande communauté a fait défaut et continue de faire défaut.

  • La responsabilité des Consuls Généraux et des ambassadeurs qui se succèdent en Côte d’Ivoire est-elle engagée dans ce manque de sensibilisation que vous déplorez?

Bien sûr ! Ce sont eux qui répondent de la communauté et je ne pense pas qu’ils peuvent être fiers de son organisation actuelle. Ils doivent se rapprocher de leurs compatriotes dans les communes, dans les départements et dans les régions. C’est  à travers  ce contact  qu’ils comprendront les difficultés  de cette communauté et pourront dresser de bons rapports aux autorités au Burkina Faso. Ce n’est pas en restant dans leurs bureaux et en s’appuyant sur les délégués consulaires qu’ils pourront le faire. Les délégués consulaires ne sont compétents que pour les pièces d’identité et autres documents administratifs. Pas plus. Les autorités Consulaires devraient faire comme vous les journalistes, aller chercher l’information à la source pour se faire une idée soi-même de la réalité. Le contraire est une approximation.

  • Comment expliquer leur attitude ?

C’est peut-être par peur. Les autorités consulaires et diplomatiques se disent certainement qu’elles ont été envoyées en Côte d’Ivoire pour gérer les relations entre Etats. Mais c’est une erreur d’appréciation. Elles doivent s’intégrer et intégrer la gestion de la communauté dans leur quotidien. Elles doivent savoir  écouter leurs compatriotes dans le pays profond et leurs prodiguer des conseils et non rester dans leurs bureaux feutrés. Ce sont de plus en plus de jeunes gens qu’on nous envoie. L’actuel ambassadeur du Burkina en Côte d’Ivoire est né à Bouaflé. C’est donc un produit de la diaspora Burkinabè. Il n’ignore pas les réalités de ses parents, j’espère qu’il fera mieux que ses prédécesseurs.

  • Revenons à l’organisation de la communauté Burkinabè en Côte d’Ivoire dont l’une des caractéristiques est les conflits de chefferie. Comment expliquez-vous cette guerre des chefs ?

Au niveau de la chefferie, je m’en vais tout de suite vous dire que cela relève de l’ignorance. Lorsque vous êtes reconnu comme un chef, c’est  de façon naturelle que ceux qui se reconnaissent en vous vous respectent et vous suivent. On ne se proclame pas chef en criant sur les toits parce qu’on veut en tirer un profit. On est chef pour ses administrés et seulement pour eux. Pour comprendre ce phénomène, il faut se référer à la façon dont ces derniers devenaient chefs. Le premier Burkinabè qui arrivait dans un champ ou un campement était systématiquement le chef. Et il en a été de même pour Abidjan. Mais compte tenu de l’évolution et du contexte actuel, c’est devenu une bataille où tout le monde se jette. Je trouve particulièrement honteux que des chefs se bagarrent à longueur de journée alors qu’ils n’apportent rien de concret au quotidien de ceux dont ils prétendent être les chefs.

  • Le poste de chef ne vous a jamais intéressé particulièrement?

Je vais vous dire une chose. J’étais allé rendre visite à l’ex-chef de Treichville alors que ce dernier était malade. Bien que malade, ce dernier m’a dit qu’il était temps que les vieux s’organisent pour se faire respecter. Nous avons beaucoup échangé et je suis allé ensuite voir Batoé avec qui nous avons poursuivi la réflexion qui a abouti à la mise en place de l’Union des chefs et notables Burkinabè en Côte d’Ivoire. El hadj Ouedraogo Harouna d’Abobo en était le président et moi j’occupais le poste de Secrétaire Général. L’idée était vraiment de combler un vide au niveau des anciens et,  par la même occasion,  créer un cadre consensuel et réglementaire de succession.

  • Cela a-t-il marché ?

Je dirais que non. Non parce que, peu après le décès de l’El hadj Harouna, les gens étaient parachutés dans la structure en violation des principes. Mais qu’à cela ne tienne ! Le pire c’est qu’à un moment donné des considérations politiques ont vicié la structure. Nous étions dans le contexte de la scission du CDP de Blaise Compaoré et la naissance du MPP au Burkina Faso. J’ai dû rendre ma démission parce que les libertés de pensée et les différences d’opinions n’étaient pas tolérées dans cette union.

  • On reproche pourtant à l’Union des Chefs et notables Burkinabè en Côte d’Ivoire d’être à la solde du CDP. Vous qui avez été dans cette structure, vous confirmez ?

Permettez que je ne réponde pas à cette question. Vous êtes un journaliste qui avez une parfaite connaissance des questions de la diaspora. Il est préférable que vous meniez vos investigations vous-même sur cette question. Pour ma part, je ne milite plus dans cette union.

  • Soit ! Doyen Traoré que ressentez-vous à 80 ans révolus de voir que depuis les indépendances, les Burkinabè de l’Extérieur ne prennent pas part au vote alors que les diasporas  malienne, nigérienne et guinéenne exercent ce droit civique ?

Cela me fait de la peine. Parce que le Burkina s’est beaucoup amélioré depuis la parenthèse de la révolution en termes de démocratie. Et je dirai même que sous Blaise Compaoré, ce pays a connu un rayonnement dans la sous-région. Les Burkinabè de l’Extérieur auraient pu commencer à voter depuis longtemps. Je me souviens que nous avons effectué beaucoup de voyages au Burkina Faso pour dire au président Compaoré à l’époque que nous voulions voter. Parce que les ressortissants des autres pays votent quand il y a une élection chez eux. Pourquoi nous qui sommes les premiers et les plus nombreux n’avons pas le droit de vote? Chaque fois,  le président Compaoré avait promis de le faire. Et nous ne voyions rien venir. A l’analyse,  je me suis dit que son régime avait peur de la diaspora.

  • Et pourquoi Compaoré aurait-il eu peur de la diaspora ?

Pour la simple raison que le candidat que soutiendra la diaspora au Burkina serait le vainqueur. Cette communauté que l’on sous-estime est une force et les dirigeants en ont conscience. C’est cette vérité qui plombe la volonté de nos autorités à nous laisser voter. Et je suis convaincu qu’ils ne nous laisseront jamais voter tant qu’ils n’auront pas un minimum de maitrise de la diaspora. C’est un élément vital pour les régimes. Nous avons également ressassé notre désir de voter à l’actuel président M. Roch Marc Christian Kaboré qui a aussi promis que cela sera effectif en 2020. Nous attendons. Je voudrais rappeler qu’à l’avènement du multipartisme en Côte d’Ivoire les étrangers votaient. Et quand la décision avait été prise de ne plus les associer, j’avais moi-même proposé et obtenu du ministre de l’intérieur de sillonner les hameaux pour sensibiliser nos compatriotes. C’est une époque de notre histoire en Côte d’Ivoire.

  • Aujourd’hui, le Burkina Faso de l’après- Blaise Compaoré se présente en termes de détention d’hommes politiques sans jugements, de terrorisme, d’incivisme notoire et de bien d’autres maux. Des regrets?

Je crois qu’il faut féliciter Blaise Compaoré pour ce qu’il a apporté au Burkina Faso. Interroger bien son parcours et regarder avec du recul comment il a su hisser un petit pays comme le Burkina Faso dans le concert des nations. Ce n’était pas évident. Cela dit, je ne peux pas dire que son départ laisse un vide puisque le pays est tenu par un président démocratiquement élu qui est à la tâche.

En revanche, ce que je voudrais dire c’est que le contexte dans lequel le Burkina se trouve nécessite une bonne dose de solidarité, et de réconciliation. Le Burkina ne peut renouer avec la stabilité et le progrès qu’à ces conditions. Le président doit s’assumer en faisant preuve de magnanimité et de clémence vis-à-vis des détenus politiques. Tant qu’il ne créera pas les conditions de la réconciliation des fils et filles du pays,  il n’aura pas un mandat reluisant.

Réalisée par Jean François Fall

 

 

 

 

 

 

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