Avertissement : le présent texte est une réécriture revue et augmentée d’une réflexion qui date de quelques années, sur les Africains et leurs chefs. Je l’ai actualisé pour sa résonance face aux tourments actuels de la société ivoirienne.

D’abord, admettre un heureux postulat : les Africains aspirent réellement au progrès. Le contraire serait non seulement curieux, mais surtout affreux et inquiétant. Comme tous les peuples du monde, le bien-être interpelle les Noirs africains que nous sommes ; le souci de vivre heureux dans le confort aussi bien matériel que moral et spirituel, nous habite. Noirs et Africains, nous ne sommes pas pour autant des êtres à part, conçus et nés différemment de l’espèce humaine. Êtres de raison et d’émotion, de chair et d’os comme tous les autres de l’espèce, nous sommes visités par le besoin du beau, du bien et du juste — merveilleux triptyque qui fonde l’humain et le dissocie de l’animal. Ce dernier se distingue par sa condition d’être naturellement incapable d’évoluer, car dépourvu de la faculté de penser, de rêver, de faire des projections, de changer le monde.

Les économistes, les planificateurs et autres stratèges sociaux qui dirigent le monde ont résumé ces aspirations et tentatives des peuples d’améliorer leur existence, en un mot qui a fait fortune durant le demi-siècle passé : développement. Ce mot a abrité des stratifications ; ainsi, il y a le sous-développement, l’en voie de développement, le tiers-monde et, ces dernières décennies, l’émergence — le concept à la mode. Du Cameroun au Niger, du Mali au Congo, de la Mauritanie en Côte d’Ivoire, on ne fait que répéter ce mot, la nouvelle ritournelle des chefs d’État africains. Les Ivoiriens, peuple d’un incorrigible humour, ont dit ainsi du président Ouattara qui revenait d’un séjour en milieu hospitalier en France, qu’il portait une canne et un chapeau émergents ! Peu de temps après, ils dirent de sa démarche de convalescent que c’était « une démarche émergente ! »

Trêve de rire. Oui donc pour le développement et/ou l’émergence. Mais pourquoi, malgré tous les discours officiels sur ces notions brandies comme potions magiques pour faire disparaître les misères du continent (la faim, les maladies, l’injustice, la malnutrition, l’analphabétisme, etc.) ne sommes-nous toujours pas parvenus au développement, ni à l’émergence ? Pourquoi le développement et l’émergence nous apparaissent-ils toujours comme le sommet de la montagne mythologique de Sisyphe ? Chimère, illusion, vaste et impossible utopie ? Une certitude : nous n’émergeons toujours pas ; en tout cas, pas pour ce qui est de mon pays la Côte d’Ivoire ; et ce, malgré la réussite incontestable du régime dans les efforts de réhabilitation infrastructurelle. L’inauguration du récent barrage de Soubré illustre bien  nos propos. Cette performance s’ajoute à d’autres réalisations d’intérêt national et économique tels que les ponts de Bouaflé, Béoumi, Jacqueville.

Oui, la dette est énorme, mais quel pays peut-il s’en passer ? Le problème n’est donc pas la dette, mais l’envers du décor, cet océan de difficultés sociales, relationnelles, sécuritaires, politiques, économiques sans nom que vit notre pays. Semble désormais loin la Solution tant vantée et exhibée comme le fétiche qui mettrait en déroute le spectre du manque et de la misère. Oui, le réveil semble brutal, admettons-le. Impossible donc d’éviter la grande question : pourquoi n’émergeons-nous toujours pas ? Les raisons de cet enlisement sont multiples, et nombre d’exégèses savantes les ont exposées. Ne nous attardons pas sur celles qui sont connues de tous : notre culture insuffisante du travail et du rendement, notre propension à la fête et au gaspillage de temps dans des activités non productives : funérailles, séances de prières, louanges au chef (ces cérémonies de reconnaissance au Président de la république), la culture du fatalisme, et toutes ces autres et innombrables tares qu’entretient malheureusement le continent.

Mais l’une des raisons auxquelles, me semble-t-il, nous ne prêtons pas suffisamment attention, est la qualité intrinsèque des chefs que nous nous choisissons. Les avons-nous en réalité choisis ? Ne se sont-ils pas plutôt imposés à nous, à notre insu ? Bref, que valent nos chefs, les chefs d’État africains ? Quelle est la motivation profonde qui les a propulsés au-devant de la scène politique ? Quel idéal  les agi et les agite ?…

Je crois que la solution à nos soucis se trouve dans les réponses à ces questions cruciales. C’est faute de ne les avoir pas posées comme il convient, que nous en sommes encore là, à patauger dans les sous-sols du vaste et permanent besoin — notre misère.

  • « On cherchait un guerrier, tu ne fus qu’un boucher» — Senghor, Chaka.

Ce célèbre vers nous éclaire sur le quiproquo et surtout le fossé qu’il y a souvent entre les attentes réelles d’un peuple et les actes que pose son chef ; car, c’est souvent qu’au cours de l’exercice du pouvoir, nos peuples découvrent que le comportement du chef et de son équipe sont à l’antipode de ce qu’ils attendaient d’eux. Ainsi, tel dirigeant, qui avait fait mille promesses de redressement du tissu sanitaire du pays en affirmant pouvoir doter le pays d’hôpitaux, centres de santé, couverture « Assurance maladie », se montre indifférent au besoin du peuple en la matière, dès que parvenu au pouvoir. Les hôpitaux, les établissements scolaires et universitaires promis, les augmentations de salaire promis lors des campagnes électorales, deviennent des chimères. La fin ou du moins l’altération de la misère sociale ? Que nenni !  Vous avez dit ‘‘Liberté d’opinion’’, ‘‘Justice pour tous’’, ‘‘fin de la corruption’’, etc. ? Les prisons sont bondées de gens qui ont commis le délit d’avoir parlé ; les administrations sont débarrassées de cadres qui n’ont pas voulu se taire sur les manquements d’une régence qui aurait gagné à se montrer attentive aux mots d’alerte de ses leaders d’opinion. Et résonnent aux oreilles du peuple, les harmoniques des promesses d’hier qui jurent avec la réalité. «Comment ? Est-ce le même homme qu’hier nous avons porté au pouvoir ?»

[Des guides approximatifs]

Rares sont les chefs d’État africains qui ont laissé d’agréables souvenirs dans la conscience de leurs peuples. Nombre d’entre eux n’ont eu statut de héros qu’après leur disparition tragique, par cette sorte d’opération magique qui donne l’absolution (même à la canaille) dans la mort ; car, oui, la mort sanctifie et efface souvent les actes manqués. Lumumba s’impose ainsi à la conscience des jeunesses africaines comme un héros, un pur ; Marien Ngouabi, de même. Nkrumah et Sankara ont accédé au panthéon négro-africain des dieux. On peut dire qu’ils ont vraiment eu la double chance de n’avoir pas régné pendant longtemps et, surtout, d’être morts dans des conditions à susciter en leur faveur commisération et admiration ! Que seraient devenus aujourd’hui Lumumba, Nkrumah et Sankara ? Peut-être de grands tyrans nègres accrochés au pouvoir, vieillis et usés par le pouvoir et dans le pouvoir ; des dirigeants dépassés, mais rivés au trône, réprimant les masses, sombres héros d’hier disqualifiés par le présent et englués dans la boue des viles compromissions auxquelles l’action politique convie toujours son homme. Robert Mugabe a ainsi gaspillé le crédit que l’histoire de la lutte émancipatrice lui avait donné, incapable qu’il est, aujourd’hui, de comprendre que son temps est passé. Et comme ai-je été content d’entendre le Président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, Guillaume Soro, tenir, récemment, les propos : «Tu as déjà été applaudi une fois ; tu as été applaudi une deuxième fois… » La suite se devine !

Ah ! Pourquoi une cessation de règne présidentielle épouvante-t-elle à ce point le chef d’Etat africain, là où un président français ou américain, se montre si pressé de voir la fin de cette tâche harassante ? La réponse ne me paraît pas relever du mystère : au contraire de ces derniers qui sont accablés par les tâches éprouvantes, républicaines car au service de l’intérêt général, les chefs africains jouissent du pouvoir, s’en délectent en mesurant la capacité de nuire que leur a donnée ce redoutable instrument des dieux incontestables. C’est, il faut le reconnaître, un plaisir de primitif qui manque cruellement d’élégance !

Un célèbre homme politique a dit:«L’homme politique cherche à construire des générations, et le politicien, à gagner des élections ».

Ces propos dépeignent bellement l’esprit du dirigeant africain : c’est un politicien mû par une obsession : se succéder au pouvoir, mais non pour construire un rêve d’échelle nationale. Du plus moyen des cadres, aux administrateurs de rang élevé, pour en arriver au chef de l’État, le dirigeant africain en général évolue le plus souvent en deçà (quand ce n’est pas carrément dans le sens inverse) des espérances que sa société ou son peuple a placées en lui. Les tares du dirigeant africain sont connues. C’est un homme :

— Fragile face à l’argent et au matériel. Observez l’empressement des dirigeants africains (cadres moyens et hauts, chef de l’Etat) à devenir riches et, pis, à étaler leurs richesses aux yeux de leur communauté.

— Allergique à la critique : le chef africain a toujours raison.

— Au-dessus de la loi. Le chef africain ne se sent pas concerné par la loi collective ; elle lui semble faite pour les pauvres et les anonymes.

Bien sûr que l’histoire et l’actualité (les faits donc) nous ont permis de voir des exceptions : Senghor, Mandela, Mathieu Kérékou, Abdou Diou, John Kuffor et les chefs d’Etat ghanéens qui lui ont succédé, par exemple. Mais il est convenu de dire que les cas d’exception ne démentent jamais la règle. La tentation de la dictature et de la longévité au pouvoir reste encore très forte dans l’esprit de la plupart des chefs d’Etat africains. Sont-ce même en réalité des chefs d’État ? Pas si sûr car ils conçoivent leurs administrés comme des sujets. Ils ne croient pas diriger des entreprises d’État ni des républiques, mais des patrimoines individuels et des royaumes qu’ils ont arraisonnés. Ils soumettent le pays à leurs pieds, parce que, dans leur esprit, ils détiennent leur pouvoir de Dieu. Or Dieu ne peut pas avoir tort, donc… !

Ce sont nos personnalités politiques qui donnent le ton de l’incivisme : par exemple, en Côte d’Ivoire, ministres, députés et autres grands fonctionnaires de l’Etat ne se sentent pas concernés par les feux de signalisation — même en situation de courses privées. Les mauvais exemples faisant plus facilement recette que les bonnes, le plus insignifiant des citoyens se sent donc autorisé à ne pas respecter l’utile prescription routière. Las de verbaliser sans suite, les agents de l’ordre ont arrêté de considérer ce type d’acte comme une infraction, mais plutôt comme une singularité des tropiques ! Et tout le monde s’en donne à cœur joie à ne pas respecter les feux de signalisation. Il y a mieux (ou pire, c’est selon) : j’ai appris que, dans mon pays, nombreux sont les ministres qui se déplacent avec cortège et gyrophares ! Nègreries loufouques ! Et vive la liberté africaine ! Vive le désordre africain. Ce désordre qui arrange nos chefs car les peuples disciplinés sont rigoureux et donc non malléables ni corvéables. Vive donc nos sauvageries ensorcelées ! Vive les Noirs africains et leur étrange fidélité à la misère de l’esprit !

Mais le chef, celui-là que nous avons choisi pour juguler nos instincts mauvais et aseptisé nos mœurs, celui-là à qui nous avons concédé l’usage à volonté de nos richesses afin qu’il nous les redistribue de manière relativement équitable, mais qui se les a appropriées aujourd’hui en gangstérisant nos greniers et ruinant nos efforts au profit de ses acolytes, ce chef, cet homme que nous avons installé là-bas, sur le trône, au Palais, afin qu’il nous instruise du mieux-être, celui-là qui cristallisa nos espérances et en qui nous avons investi tant et tant de confiance, que devient-il dans tout cela ? Et où est-il ?

Il est devenu un homme sans mémoire, sans passé, donc sans à-venir. Un être étrange et étranger à lui-même et à sa propre histoire. Ni homme ni Dieu. Un peu du supra homme kantien ou dostoïevskien : un demi-dieu donc. Un étrange personnage caché là-bas, au fond d’un palais où aucun écho de nos misères et de toutes ces anomalies ne lui parvient. Le chef africain : un échec collectif ; d’où l’urgence d’un  cri de refus brutal pour un réveil collectif, par une prise de conscience collective de leurs insuffisances, de nos insuffisance : il n’y a jamais mauvais chef sans mauvaise équipe dirigeante, et jamais mauvais équipe sans peuple mauvais et irresponsable. Je proclame qu’il y a nécessité d’éconduire ou, à défaut, opposer de vrais contre-pouvoir aux pouvoirs de nos chefs.

Une Tribune Internationale Tiburce Jules Koffi

tiburce_koffi@yahoo.fr

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